Le blocage du détroit d’Ormuz a montré, comme avant lui les gazoducs Nordstream traversant l’Ukraine, que les énergies fossiles, bien que facilement stockables et transportables, ne jouissent pas d’un approvisionnement garanti – loin de là – et ce bien avant leur épuisement.
Certains auteurs, comme P. Charbonnier [1] y voient une opportunité pour bâtir une coalition climat qui se débarrasse des énergies fossiles. Car après tout, nous savons qu’une large proportion des réserves fossiles devrait rester dans le sol si nous voulons éviter de dépasser +2°C de réchauffement climatique global [2]. L’auteur va jusqu’à considérer que l’action de Trump et Co, ayant mené à la plus grande destruction d’infrastructures fossiles de l’histoire, le range – bien malgré lui – au rang d’éco-terroriste [3].
Quoiqu’il en soit, c’est en des moments comme ceux-ci que prennent encore plus de sens et d’urgence les propositions de negaWatt : une sortie complète des énergies fossiles et leur substitution par des énergies renouvelables, des appareils et processus efficaces réduisant les pertes, et avant tout une sobriété dans les usages.
En France, on ne parle quasi pas de sobriété [4]. En Belgique, un peu via des interventions comme celle du directeur d’Engie dans le Standaard [5]. Mais on parle surtout… de nucléaire. Comme si ce dernier était la solution au problème de dépendance de notre pays en matière de ressources énergétiques. Il nous apparaît donc essentiel de revenir sur ces deux piliers de notre proposition en tant que negaWatt Belgium : la sobriété dans les usages et un système 100% renouvelable.
La sobriété dans les usages
Dans notre association, on scrute les gisements de negaWatts, c’est-à-dire les Watts que nous pouvons éviter de consommer. Dans notre scénario pour la Belgique, une économie potentielle de 50% de notre énergie est proposée pour 2050 en plus de la neutralité carbone, en combinant sobriété et efficacité. Dans chaque secteur, nous avons identifié des mesures réalistes pour diminuer l’empreinte énergétique belge.
Pour la mobilité, par exemple, nous privilégions autant que possible le transport en commun et les modes de déplacement doux. Cela n’est bien sûr pas un choix personnel, car il est tributaire de l’offre disponible, qui doit satisfaire autant les citoyens (quel que soit leur âge) que les navetteurs.
Cette sobriété des usages permet, en plus de réduire notre consommation d’équipements et les impacts liés à leur production, de réduire notre facture énergétique et de nous rendre moins dépendants des importations. Le commerce maritime se verrait grandement réduit sans les pétroliers et les méthaniers, ou sans ne fût-ce qu’une fraction de ceux-ci.
Le 100% renouvelable
Au niveau global, le futur sera renouvelable, c’est une évidence. Et nous irons vers ce futur renouvelable plus ou moins rapidement en fonction de notre sortie des énergies fossiles.
Avec notre scénario sorti en 2025, nous avons montré qu’un scénario 100% renouvelable est possible pour la Belgique. Certes la production renouvelable belge ne suffira pas à couvrir les besoins du pays. Nous importerons de l’électricité et de l’hydrogène de nos voisins, mais en quantités bien moindres que les hydrocarbures d’aujourd’hui.
Elia a montré dans son étude Blueprint [6] que deux options existent pour une autonomie énergétique de la Belgique : importer de l’éolien offshore depuis les eaux internationales de la mer du Nord ou développer le nucléaire en Belgique. Selon Elia, le coût est similaire, mais le risque est plus grand d’un point de vue économique avec le nucléaire.
Dans une étude de sensibilité que nous avons menée [7], seul un coût extrêmement faible des nouvelles centrales nucléaires – coût qui nous paraît irréaliste – rend cette option économiquement intéressante. Or, les projets éoliens se voient souvent freinés, et le nucléaire est présenté comme l’unique solution.
La distraction nucléaire
Il convient de rappeler que l’installation de nouvelles centrales nucléaires prend un temps considérable, on parle de délais de 15 à 20 ans. Or, l’enjeu climatique est bien plus pressant.
Le ministre fédéral de l’énergie, parfois ironiquement nommé ministre du nucléaire, doit faire davantage que racheter les centrales amorties d’Engie. Non, l’enjeu est de taille, et la situation mérite une approche plus complète, plus réfléchie, plus durable. Il s’agit de transformer notre économie entière: rénover de façon pragmatique notre bâti, réduire le gaspillage énergétique au niveau industriel et dans les bâtiments publics, développer les technologies liées au renouvelable, et faire de ces enjeux industriels les piliers de notre économie.
Une cohérence énergétique en Belgique
L’obstination à vouloir relancer le nucléaire coûte que coûte ne devrait pas être au centre des discussions. Car le nucléaire n’est pas une solution miracle.
Pour reprendre l’exemple de la mobilité, le moment est de construire des territoires sobres en énergie et qui sont articulés de façon intelligente par des moyens de transport collectifs efficaces. La sobriété passe, selon nous, par cet aspect systémique davantage que par quelques éco-gestes émanant de choix individuels.
Développer le renouvelable en Belgique en parallèle, ainsi que les moyens de stockage adéquats, de façon planifiée, nous fournira un système énergétique souple et durable. Un investissement qui, couplé à ceux nécessaires à la maîtrise de la demande, léguera aux générations futures un pays plus autonome, décarboné et sobre.
[1] P. Charbonnier, « L’écologie de guerre totale », in « Le Grand Continent », 24/03/2026
[2] https://www.nature.com/articles/nature14016
[3] MALM Andreas, Comment saboter un pipeline. La Fabrique Eds, 2020
[4] https://www.negawatt.org/Energie-pourquoi-la-sobriete-a-t-elle-disparu-des-radars-en-2026
[5] Interview Vincent Verbeke, De Standaard, 4 juni 2026, “Dit is een oliecrisis, maar nog geen gascrisis en zeker geen elektriciteitscrisis”.
[6] Etude BluePrint 2035-2050, publiée en 2024 par Elia
[7] https://www.negawatt.be/scenario/250611/sensitivity_nuclear_BE.html